L’Évangile à portée de main

Peut-on « ôter le péché du monde » ? | Evangile du 18 janvier

Publié par 14 janvier, 2026janvier 17th, 2026No Comments

Evangile selon Saint Jean 1,29-34
Le lendemain, comme Jean Baptiste voyait Jésus venir vers lui, il dit: «Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde; c’est de lui que j’ai dit: Derrière moi vient un homme qui a sa place devant moi, car avant moi il était. Je ne le connaissais pas; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté au peuple d’Israël».
Alors Jean rendit ce témoignage: «J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui. Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit: ‘L’homme sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint’. Oui, j’ai vu, et je rends ce témoignage: c’est lui le Fils de Dieu».

Peut-on « ôter le péché du monde » ?

Luis CASASUS Président des Missionnaires Identès

Rome, 18 janvier 2026 | IIe dimanche du temps ordinaire

Is 49, 3.5-6 ; 1 Co 1, 1-3 ; Jn 1, 29-34

Aujourd’hui, l’Évangile nous présente à nouveau la figure du Baptiste. Cette fois-ci, pour nous enseigner que ce n’est ni le travail acharné, ni l’intelligence, ni l’expérience, mais l’abnégation qui permet à Dieu de se rendre présent et visible dans notre vie, afin de pouvoir montrer le Christ à ceux que nous accompagnons dans ce monde. Cette leçon n’est pas facile à accepter… pour personne. Il faut parfois vivre des expériences douloureuses, voire être au bord de la mort, pour accepter cette vérité, que nous avons le privilège de comprendre grâce à l’exemple de saint Jean dans sa vie apostolique dans le désert.

Une légende raconte les trois derniers souhaits du grand Alexandre le Grand, qui vécut au IVe siècle avant Jésus-Christ. Après avoir conquis de nombreux royaumes, il rentrait chez lui. En chemin, il tomba malade et cela le conduisit à son lit de mort. Sûr que sa vie touchait à sa fin, le jeune Alexandre se rendit compte que ses conquêtes, sa grande armée, son épée tranchante et toute sa richesse n’avaient aucune importance.

Le puissant conquérant gisait donc prostré et pâle, attendant impuissant son dernier souffle. Il appela ses généraux et leur dit : Je vais bientôt quitter ce monde, j’ai trois souhaits ; veuillez les exaucer sans faute.

Mon premier souhait, dit Alexandre, est que seuls mes médecins portent mon cercueil.

Après une pause, il poursuivit : Deuxièmement, je souhaite que, lorsque vous porterez mon cercueil jusqu’à la tombe, le chemin menant au cimetière soit recouvert d’or, d’argent et de pierres précieuses que j’ai accumulés dans mon trésor.

Mon troisième et dernier souhait est que mes deux mains pendent hors du cercueil.

Le général préféré d’Alexandre demanda : Ô roi, nous t’assurons que tous tes souhaits seront exaucés. Mais dis-nous, pourquoi ces souhaits si étranges ?

Alors Alexandre prit une profonde inspiration et dit : Je voudrais que le monde connaisse les trois leçons que je viens d’apprendre. Et Alexandre expliqua : Je veux que mes médecins portent mon cercueil, car les gens doivent réaliser qu’aucun médecin sur cette terre ne peut sauver une personne des griffes de la mort. Ne laissons donc pas les gens prendre la vie pour acquise.

Le deuxième souhait, celui de répandre de l’or, de l’argent et d’autres richesses sur le chemin du cimetière, est destiné à dire aux gens que même une fraction de l’or ne m’accompagnera pas.

J’ai passé toute ma vie à convoiter le pouvoir, à amasser des richesses, mais je ne peux rien emporter avec moi. Que les gens réalisent que la poursuite de la richesse est une pure perte de temps.

Quant à mon troisième souhait, celui que mes mains pendent hors du cercueil, je veux que les gens sachent que je suis venu au monde les mains vides et que je le quitte les mains vides.

Sur ces mots, le roi ferma les yeux, la mort s’empara de lui et il rendit son dernier souffle.

Évidemment, Alexandre le Grand ne pouvait pas être chrétien, mais il comprenait que ce que l’on fait pour soi-même meurt irrémédiablement, mais que ce que l’on fait pour les autres vivra pour toujours. Jean-Baptiste nous a montré comment vivre dans l’abnégation pour montrer Jésus aux autres.

Son vêtement de peau de chameau rugueuse et sa nourriture composée de sauterelles et de miel sauvage n’étaient que des signes puissants d’une réalité plus profonde : vivre libre de ses propres jugements, de ses désirs et de son désir de voir les résultats de ses efforts les plus généreux.

Sans aucun doute, saint Jean-Baptiste comprenait mieux que quiconque la valeur du renoncement et c’est pourquoi il a dit : Il doit grandir et moi je dois diminuer (Jn 3, 30).

Seul ce renoncement rend possible les fruits de toute initiative spirituelle. Même dans la sagesse populaire espiègle et clairvoyante, cela est illustré par une référence comique à une dévotion vénérable et ancienne, comme le Rosaire de l’Aurore. Depuis des siècles, dans de nombreuses villes, des groupes de personnes sortent dans les rues avant l’aube, avec des lanternes et des instruments simples pour prier le Saint Rosaire avant d’aller travailler. Cette dévotion méritoire et louable pourrait finir comme le dit un proverbe : la chose s’est terminée à coups de lanterne, comme le rosaire de l’aurore. En d’autres termes, le désir que tout se déroule selon mon opinion, ma préférence et mes habitudes conduit à détériorer ce qui a commencé avec une intention généreuse et dégénère en conflit et en désaccord amer.

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Comment montrons-nous le Christ à notre prochain ? La question est importante, car nous ne le faisons pas toujours à partir de notre expérience personnelle. Certains utilisent des vérités dogmatiques qui n’intéressent pas du tout ceux qui les écoutent ; d’autres prétendent pousser leur prochain à vivre une vertu qu’ils jugent indispensable pour lui. Certains aiment la polémique, presque toujours stérile, et d’autres ont peur d’offenser ou de passer pour des prosélytes…

Mais Jean-Baptiste raconte comment il a connu Jésus, car, comme il le confesse à deux reprises, auparavant « il ne le connaissait pas ». Il exprime maintenant comment il le voit, et il le dit d’une manière que les gens qui venaient à lui pouvaient comprendre : Voici l’Agneau de Dieu. Cette expression n’avait jamais été entendue auparavant ; bien sûr, tous les Israélites savaient ce qu’était l’Agneau pascal, mais maintenant Jean l’appelle ainsi parce qu’il peut voir ce qu’il y a de plus important en Jésus, dans cet Agneau : Celui qui enlève le péché du monde.

Il convient que nous soyons convaincus que, dans l’Évangile, sauver, c’est libérer de la peur, de la culpabilité paralysante, de l’esclavage du mal, d’une vie refermée sur soi-même. Jésus ne dit pas seulement « tes péchés sont pardonnés », mais aussi : « lève-toi et marche », « sois guéri », « va et ne pèche plus ». Le pardon recrée la vie et nous en faisons tous l’expérience, lorsque nous nous sentons vraiment pardonnés par quelqu’un, que ce soit un autre être humain ou Dieu lui-même.

Un exemple très clair et très beau est la rencontre de Jésus avec la femme pécheresse dans la maison du pharisien (Lc 7, 36-50). Cette femme entre en pleurant, oint les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux. Le pharisien, comme la plupart d’entre nous, la juge intérieurement. Jésus, en revanche, révèle ce qui se passe au plus profond de son cœur : Ses nombreux péchés sont pardonnés, car elle a beaucoup aimé (Lc 7, 47).

Elle passe de la honte à la dignité ; elle entre marquée par le rejet social, mais Jésus ne l’humilie pas et ne l’identifie pas à son péché. En lui pardonnant publiquement, il lui rend sa dignité devant Dieu et devant tous. Le péché ne la définit plus ; elle peut désormais aimer sans chaînes, libérée du poids qui l’opprimait, réconciliée avec Dieu et avec sa mission dans le monde, car ôter le péché implique de donner à l’être humain un cœur nouveau (cf. Ez 36, 26) : une nouvelle manière d’aimer, de regarder l’autre, d’entrer en relation avec Dieu.

En effet, le péché a toutes sortes de conséquences négatives, car il signifie une rupture des relations, une détérioration globale de notre caractère unificateur.

Imaginons un tissu, une tapisserie qui représente la communion originelle avec Dieu, de la personne avec les autres et avec la création, le tout entrelacé comme des fils qui se soutiennent mutuellement. Dans la mentalité biblique, le péché ne consiste pas à enfreindre une règle écrite dans un code juridique, mais à tirer sur un fil de ce tissu, de sorte que toute la tapisserie commence à se déchirer.

֍ Dans Genèse 3, après avoir mangé du fruit défendu, Adam et Ève ne reçoivent pas immédiatement une punition juridique. La première chose qui se produit est une détérioration de leur relation avec le Créateur : ils se cachèrent de la présence du Seigneur Dieu. Le péché se manifeste par la distance, la perte de confiance, la peur là où il y avait auparavant de l’intimité. Ce n’est pas toujours un délit, mais il y a toujours une relation qui se brise.

֍ L’histoire de Caïn et Abel est le premier cas de rupture avec les autres qui produit le péché. Le frère devient une menace.

Dieu ne dit pas à Caïn : Tu as enfreint l’article 63 du code moral, mais Où est ton frère ?. La question révèle la nature limitante du péché : l’incapacité de reconnaître l’autre comme un frère. Le péché est la mort du lien, la perte de la fraternité.

֍ Le péché introduit une fracture intérieure, une sorte d’exil dans son propre cœur.

Saint Paul l’exprimera ainsi : Je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas (Rm 7, 15). Le péché est désintégration, perte d’unité intérieure. Dans le même Genèse 3, Adam et Ève ont honte et se couvrent. La honte n’est pas une punition imposée ; c’est le symptôme que quelque chose en eux s’est brisé.

De plus, il y a une rupture avec la création. Après le péché, Dieu dit à Adam : La terre te produira des épines et des ronces. Ce n’est pas une malédiction magique ; c’est la description d’un véritable désordre écologique : l’harmonie entre l’être humain et la terre est rompue, le non-respect de notre nature a des conséquences, car le péché introduit la violence dans la création, qui cesse d’être un jardin et commence à être un champ de bataille. Beaucoup de personnes qui se livrent à des actes de masturbation, ou qui tombent dans des addictions considérées comme « non graves », ou qui ne respectent pas un horaire et un mode de vie sains, nient vigoureusement cette vérité.

Un exemple bien connu en psychologie, qui aide à comprendre comment le pardon apporte la libération, est le cas d’une personne prisonnière de ce qu’on appelle la « culpabilité chronique ».

Ainsi, quelqu’un qui a commis une grave erreur dans le passé (comme avoir détruit une relation importante) peut se retrouver prisonnier d’une rumination constante (« je gâche toujours tout »), d’une auto-accusation permanente, d’une difficulté à nouer des liens avec les autres, voire de comportements d’autopunition. Ici, la culpabilité ne remplit pas une fonction saine, qui serait de reconnaître l’erreur et de la réparer, mais devient toxique et paralysante. Le Christ, en tant que meilleur psychologue qui puisse exister et grâce à sa manière de pardonner, nous amène à accepter la vérité de ce qui s’est passé (sans le nier ni l’exagérer), nous aide à intégrer le passé sans en rester prisonniers et nous pousse à vivre une vie plus authentique et plus responsable.

La question que je dois alors me poser est de savoir si je me suis senti libéré du péché grâce à Jésus, pour ensuite confesser comment est ma vie maintenant et comment je souhaite continuer à avancer… même si je trébuche et que j’ai peur, comme tout le monde.

Enlever le péché ne signifie pas seulement nous sauver d’une punition, ni nous donner un réconfort anesthésiant. En effet, dans sa première épître, Jean dit : Je vous écris ces choses afin que votre joie soit parfaite (1 Jn 1, 3-4). Cela signifie une véritable transformation de la personne. Jésus entre dans la condition humaine blessée et la transforme de l’intérieur : il affronte l’égoïsme par l’amour, la violence par le pardon, la mort par la vie.

Le péché est vaincu parce que son pouvoir cesse de dominer la personne ; même si elle recommence à pécher, elle a toujours la possibilité d’être appelée à collaborer au royaume des cieux. Peut-il y avoir une plus grande preuve de confiance ?

Rappelons-nous que le Christ ne nous a pas pardonné une seule fois. Sa relation avec vous et moi est un pardon constant de nos péchés, de nos maladresses et de notre médiocrité.

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Dans les Sacrés Cœurs de Jésus, Marie et Joseph,

Luis CASASUS

Président