L’Évangile à portée de main

Vous serez mes témoins | Evangile du 21 juin

De 17 juin 2026juin 27th, 2026No Comments

Evangile selon Saint Matthieu 10,26-33
«Ne craignez pas les hommes; tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits.

»Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Est-ce qu’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte: vous valez bien plus que tous les moineaux du monde.

»Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux».

Vous serez mes témoins

Luis CASASUS, président des Missionnaires Identès

Rome, le 21 juin 2026 | XIIe dimanche du temps ordinaire

Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33

On trouve un exemple saisissant de la puissance dévastatrice de la peur dans la littérature grecque classique dans Œdipe roi de Sophocle.

Dans cette œuvre, la peur n’est pas seulement une émotion passagère ; c’est le moteur invisible qui anime toute l’intrigue. Il ne s’agit pas d’une peur physique d’un monstre, mais de quelque chose de bien plus terrible : la peur de son propre destin et de la vérité. Le pouvoir de la peur dans Œdipe roi fonctionne comme un paradoxe tragique : les personnages commettent leurs pires erreurs en essayant d’échapper à ce qu’ils redoutent.

Lorsque l’Oracle de Delphes avertit Laïos et Jocaste que leur fils tuera son père et épousera sa mère, la panique s’empare d’eux. Guidés par la peur, ils ordonnent d’abandonner le bébé Œdipe dans la montagne, les pieds liés. S’ils n’avaient pas eu peur, Œdipe aurait grandi chez lui et aurait connu ses parents biologiques, évitant ainsi la tragédie.

Déjà jeune homme, Œdipe entend la même rumeur concernant son destin. Terrifié à l’idée de faire du mal à ceux qu’il croit être ses vrais parents (les rois de Corinthe), il s’enfuit de chez lui. Ce voyage de fuite, provoqué uniquement par la peur, le mène tout droit au carrefour où, sans le savoir, il tue son vrai père, Laïos.

Au fur et à mesure que la pièce avance, la peur change de forme : elle se transforme en panique face à la révélation.

Jocaste, lorsqu’elle commence à faire le lien, supplie Œdipe d’arrêter ses recherches. La peur les pousse à préférer vivre dans le mensonge et l’ignorance plutôt que d’affronter une réalité intolérable, si bien que Jocaste se suicide. Œdipe s’écrase les yeux car il ne supporte pas de voir tant de souffrance. La peur maintient le spectateur dans une tension insupportable car il voit le héros courir volontairement vers sa propre destruction, poussé par la peur d’être un souverain maudit.

Même si aujourd’hui nous essayons d’expliquer la peur d’autres manières, la tragédie de Sophocle illustre le pouvoir de la peur et de la culpabilité, qui nous poussent à nier et à embellir la réalité, avec pour conséquence une douleur et une destruction de notre capacité à nous unir avec joie à Dieu et à notre prochain.

En vérité, seule l’expérience d’être unis à Dieu le Père peut nous libérer de la peur. Fernando Rielo, fondateur des missionnaires identès, décrit dans l’une de ses Légendes son désir d’union avec un Dieu le Père miséricordieux, seule possibilité de surmonter la peur et la culpabilité :

Je te demande, en cette heure de ton baiser, de faire de ma fragilité filiale un mérite car, en vérité, je suis, plus qu’auteur, victime du péché.

Cette réalité de la peur et de la culpabilité, que beaucoup tentent de nier, augmentant ainsi leur douleur, nous permet de comprendre la déclaration du Christ lorsqu’il encourage aujourd’hui ses disciples à ne pas craindre :

Même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc pas ; vous valez plus que bien des petits oiseaux.

Comme l’affirme cette phrase de manière frappante, la Providence divine tient compte de tous les détails de notre existence : rien de moi n’est insignifiant pour Dieu. Ma fragilité, mes doutes, mes blessures, mes joies… tout est vu, aimé et soutenu. Même tout ce que je ne suis pas capable de percevoir en ce moment, comme le nombre de mes cheveux.

Mais comment tout cela est-il compatible avec la dure réalité des incompréhensions, de ma propre inconsistance, de l’échec apparent des initiatives les plus généreuses qui semblent ne pas porter de fruits ?

La réponse à cette question douloureuse n’est pas un slogan pieux. C’est un mystère qu’il faut traverser, non un problème que l’on résout de l’extérieur.

Mais en vérité, aucune violence n’est capable de priver le disciple du seul bien durable : la vie qu’il a reçue de Dieu et que personne ne peut lui enlever. Paul en était profondément convaincu, fort de ses expériences de toutes sortes de difficultés : Oui, j’en suis sûr : ni la tribulation, ni l’angoisse, ni la persécution, ni la faim, ni la nudité, ni l’épée… rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu qui s’est manifesté en Jésus-Christ, notre Seigneur (Rm 8, 35-39).

C’est pourquoi affirmer que même nos cheveux sont comptés, ne promet ni succès, ni compréhension, ni satisfaction immédiate. Cela promet la présence des Personnes divines.

►Notre Père céleste, au milieu du doute, de l’incertitude et de la fatigue qui nous envahissent, nous invite à nous unir à Lui, en gardant la confiance absolue dont Jésus a fait preuve sur la Croix : Entre tes mains, je remets mon esprit. Les saints font l’expérience du Père céleste précisément en s’unissant à cette même attitude filiale de Jésus ; sans « sortir du monde », nous nous sentons attirés uniquement vers celui qui est notre destin, pour qui il vaut la peine de traverser, sans amertume, tous les déserts qui se présentent devant nous.

►Le Christ nous rappelle en ces moments qu’Il a pleuré avant nous, car peu l’ont écouté et beaucoup l’ont haï :

Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides les messagers que Dieu t’envoie ! Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, mais tu n’as pas voulu ! (Mt 23, 37). En effet, le peuple juif et ses chefs cherchaient un libérateur politico-militaire pour écraser l’Empire romain, ignorant que la véritable mission du Messie était d’apporter un royaume spirituel de salut. Aujourd’hui, il rappelle à ses disciples, au moment où ils sont envoyés, qu’ils ne doivent pas avoir peur des hommes, même s’ils se sentent méprisés et incompris, comme cela lui est arrivé avec sa propre famille (Mc 3, 20-21).

► Le Saint-Esprit agit comme « Consolateur », comme le Christ l’avait annoncé. Il ne nous comble pas d’optimisme ni de joies éphémères, mais d’une force inexplicable. Un exemple extrême est celui de saint Laurent lors de son martyre sur le gril, qui, mû par l’Esprit, a conservé une telle sérénité qu’il a pu plaisanter avec ses bourreaux.

Les véritables disciples font l’expérience d’un véritable paradoxe : la souffrance physique ou morale cohabite avec une paix imperturbable au plus profond de l’âme. Cette paix est le fruit par excellence du Saint-Esprit (Galates 5, 22). Elle n’élimine ni les larmes ni la douleur, mais elle enlève l’amertume, l’angoisse et la peur, laissant une certitude absolue d’être entre les mains de Dieu, qu’il recueillera nos larmes, notre sang, pour en faire un bien que nous ne pouvons imaginer. Telle est la sagesse qui, unie au don de piété, nous soutient dans les situations qui nous dépassent.

—ooOoo—

Parlons un peu plus de la peur de reconnaître sa propre identité, comme cela est arrivé à Œdipe.

La phrase La vérité vous rendra libres vient de l’Évangile de Jean (Jn 8, 32) et est l’une des déclarations les plus célèbres de Jésus de Nazareth, prononcée lors d’un débat avec les Juifs qui avaient cru en Lui. Bien sûr, nous savons que, dans le contexte de l’Évangile, la « vérité » n’est pas un concept abstrait ou scientifique, mais une personne et un message ; Jésus est la vérité et, par conséquent, connaître la vérité signifie nouer une relation personnelle et profonde avec le Christ.

Mais il y a plus. La vérité de la personne du Christ, pour ceux qui l’ont connu, aide à mettre en lumière ce qui nous éloigne de cette liberté à laquelle nous aspirons, mais que nous ne pouvons atteindre par crainte de changer, de rendre visibles nos faiblesses et nos erreurs, de sorte que s’accomplit ce que le Christ a affirmé : Quiconque commet le péché est esclave du péché (Jn 8, 34). Il ne s’agit pas d’une peur de l’inconnu, mais de ce que nous ne souhaitons pas connaître.

C’est la libération des chaînes de l’égoïsme, de la culpabilité, de la peur des diverses formes de mort et de l’éloignement de Dieu. Et en vérité, nous avons tous fait l’expérience d’une authentique libération chaque fois que nous nous confessons, lorsque nous nous réveillons de l’illusion d’être irréprochables, chaque fois que nous reconnaissons nos propres erreurs, faiblesses… et vertus.

Pourtant, le monde a une peur malsaine de Dieu, c’est pourquoi il cherche à l’expulser de la société et de la culture : Dieu nous empêche d’être heureux, il représente une menace et n’est qu’une figure imaginaire dont la présence dans notre esprit cherche à nous punir et nous fait nous sentir coupables.

Mais ce que dit Jésus aujourd’hui explique cette attitude absurde : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. Ce n’est ni exagéré ni difficile à comprendre : mon âme meurt parce que sa sensibilité s’éteint peu à peu ; l’attachement au monde et à moi-même rend impossible une relation d’harmonie et de fraternité avec mon prochain, car le besoin de me défendre, d’apparaître comme juste, instruit et digne d’estime, m’oblige à porter trop de masques et à étouffer la voix de l’Esprit (1 Th 5, 19).

Cette crainte dont parle le Maître, celle qu’il nous recommande de ressentir, est une crainte utile, la crainte de la réalité de mon cœur divisé par sa propre fausseté entre le monde et le ciel.

La première lecture nous offre un exemple admirable en la personne du jeune Jérémie, qui ne s’est pas laissé vaincre par la crainte, ni parce que le prêtre Pashur l’avait fait fouetter et enchaîner, ni parce que ses propres amis complotaient pour le tuer. Malgré tout, il ressent la présence de Dieu et sait que la vérité finira par triompher des autorités corrompues de Jérusalem. C’est pourquoi, dans son célèbre hymne, il dit :

Mais toi, Seigneur, tu es avec moi comme un guerrier invincible ; ceux qui me persécutent tomberont,et ne pourront me vaincre ; ils échoueront, seront couverts de honte, et marqués à jamais d’un déshonneur inoubliable.

Puissions-nous, en ce jour, grâce au témoignage de Jérémie, de Paul et des premiers disciples, apprendre à mieux écouter les Personnes Divines, précisément aux moments où la peur tente de fermer nos oreilles et nos yeux.

_____________________________

Dans les Cœurs Sacrés de Jésus, Marie et Joseph,

Luis CASASUS

Président